Faire des croisements avec les gerbilles

   Tout d'abord, je tiens à apporter une petite précision : je ne suis pas éleveur de gerbilles, et je n'ai jamais fait de croisements en masse. Toutes les informations que vous trouverez ici sont issues de la documentation que j'ai pu amasser, ainsi que du "bon sens" et de mes études.

   La compréhension des lignes qui suivent nécessite, à mon avis, une bonne connaissance des mécanismes de base de la génétique, c'est pourquoi je vous conseille d'aller consulter auparavant la page "génétique".

   Les deux problèmes les plus couramment soulevés par les possésseurs de gerbilles concernent la consanguinité et la sélection, c'est pourquoi je vais tenter de traiter principalement ces deux points.

Consanguinité
Sélection
Préserver la diversité!

 

La consanguinité

   Qu'est-ce que la consanguinité? Intuitivement, tout le monde sait plus ou moins que ça concerne les croisements entre individus apparentés. Que signifie "apparentés"? Tout simplement, deux individus apparentés sont deux individus qui présentent au moins un ancêtre commun. Vous êtes apparenté(e) à votre frère, puisque vous posséder deux ancêtres communs avec lui : vos parents. Vous êtes apparenté(e) à votre cousin puisque vous possédez vos grands parents en commun avec lui.

   Vous voyez tout de suite apparaître une gradation dans le degré de consanguinité. Vous êtes très apparenté à votre frère, et un peu moins à votre cousin, et encore moins à vos cousins éloignés, etc. Evidemment, si l'on remonte assez loin, tous les êtres humains sont apparentés, et si l'on remonte encore plus loin, tous les primates partagent un ancêtre commun, et encore plus loin dans le passé, tous les êtres vivants eurent un ancêtre commun. Il faudra donc considérer que plus il faut remonter loin dans le passé pour trouver un ancêtre commun et moins l'apparentement est fort. Au delà de quelques générations, on considérera que l'apparentement est nul.

   En génétique, la consanguinité d'un individu est mesurée par le coefficient de consanguinité, que l'on note F. Plus exactement, F est la probabilité pour que les deux allèles que l'on porte à un locus soient identiques par ascendance, c'est à dire qu'ils soient hérités d'un même ancêtre commun (voir page "génétique" pour l'explication de ces termes).

   Exemple : Votre père est du groupe sanguin AB. Il porte deux allèles différents, A et B, pour le gène qui concerne le groupe sanguin. Vous avez donc 50% de chances d'avoir abtenu l'allèle A, et 50% de chances d'avoir eu l'allèle B, et pareil pour votre demi-frère ou votre demi-soeur. Maintenant, que se passe t-il si vous avez un enfant avec votre demi-frère ou votre demi-soeur? (Bêrk, c'est juste un exemple!). Vous avez à votre tour 50% de chances pour transmettre l'allèle qui vient de votre père (et 50% de transmettre celui qui vient de votre mère, quel qu'il soit). Pareil pour votre demi-frère (ou soeur). La probabilité pour que votre supposé enfant ait deux allèles qui viennent de votre père à vous est donc de 50% x 50% = 25%. Mais il reste encore une chance sur deux pour que ces allèles soient différents (A et B): au final, la probabilité pour qu'un enfant issu de demi-frères ait deux allèles communs par ascendance est de 12,5%, soit 1/8 : on dit que son coefficient de consanguinité est de 1/8.

Père
Vous
AB
AX
BX
Mères
Demi-soeur
XX et YY
AY
BY

   On trouve deux génotypes possibles pour vous, et pareil pour votre demi-soeur : 4 croisements sont possibles.

 
A
X
A
AA
AX
Y
AY
XY
 
B
X
A
BA
AX
Y
BY
XY
 
A
X
B
AB
BX
Y
AY
XY
 
B
X
B
BB
BX
Y
BY
XY

   J'ai indiqué en rouge les homozygotes par ascendance. Il est clair que leur fréquence est bien de 2/16, soit 1/8. Dit d'une autre manière, cela signifie que 1/8 de leur génome est strictement identique.

   De la même manière, on peut calculer le coefficient de consanguinité entre deux frères et soeurs (F = 1/4, car deux ancêtres communs, le père et la mère), entre cousins et cousines (F = 1/16), etc. Si ça peut vous amuser, si vous vous reproduisez avec vous-même (il faudra m'expliquer...), le coeffcient de consanguinité de votre enfant sera de 1/2. Mais il est possible de monter au delà de 1/2 : si l'ancêtre commun est déja consanguin, il faudra prendre en compte cette consanguinité.

   La consanguinité est quand même quelque chose de "fragile" : si on croise un individu très consanguin avec un individu qui ne lui est pas apparenté, le coefficient de consanguinité de l'enfant sera nul (F = 0), puisqu'il ne pourra plus avoir d'allèles identiques par ascendance.

  Quels problèmes peut poser la consanguinité? Simplement une énorme augmentation de la probabilité de voir apparaître une maladie génétique dans la descendance. Imaginez une maladie génétique complètement récessive (seuls les individus homozygotes pour l'allèle "malade" m sont touchés).

MM
Sain
Mm
Sain
mm
Malade
  Si la fréquence de l'allèle m dans la population est de 1/50, la fréquence des individus hétérozygotes Mm sera approximativement (1/50) + (1/50) = 0,04. (plus exactement, la fréquence est de 2 x (1/50) x (1-1/50), soit 0,0392 : c'est la probabilité d'avoir 1 allèle m (1/50) multipliée par la probabilité d'avoir un allèle M (1-1/50), le tout multiplié par le nombre de combinaisons possibles ( m en premier et m en deuxième = 2)).
  Si l'on prend deux individus au hasard, la probabilité pour qu'ils soient tous les deux Mm est de 0,04 x 0,04 = 0,0016. D'après le tableau de croisement suivant,
 
M
m
M
MM
Mm
m
Mm
mm

la probabilité qu'un tel couple ait un enfant malade est de 1/4. Donc la fréquence des enfants malades dans cette population est de 1/4 x 0,0016, soit 0,0004 (1 enfant sur 2500 à la naissance est atteint par cette maladie).

  Maintenant, si l'enfant est consanguin avec un coefficient de consanguinité F, la probabilité qu'il porte deux allèles m est égale à la probabilité pour que l'ancêtre commun de ses parents porte cet allèle multipliée par son coefficient de consanguinité F. En chiffres, la probabilité pour que l'ancêtre soit hétérozygote est celle des hétérozygotes dans la population : 0,04 (s'il n'est pas consanguin!). L'enfant récupérera l'un de ces deux allèles à l'état homozygote avec la probabilité F, donc l'allèle m avec la probabilité F/2. Au total, la fréquence d'un enfant malade dans un croisement consanguin est donc de 0,04 x F/2, soit 0,02F.

  
Non apparentés (F=0)
Frère-soeur (F=1/4)
Père-fille (F=1/4)
Demi-frère et demi-soeur (F=1/8)
Cousins (F=1/16)
Fréquence des enfants malades
1/2500
1/200
1/200
1/400
1/800

  Au vu de ces résultats, il est très net que la consanguinité augmente le risque de maladies génétiques. Comme il existe de nombreuses maladies génétiques, une succession de croisements consanguins vous conduira presque toujours à voir se développer des maladies, des baisses de fécondité, etc. En règle générale, le taux de consanguinité à ne pas dépasser dépend de l'avis de chaque éleveur. 1/4 me semble être une bonne limite, à vous de juger...

  Si le paragraphe suivant ne vous intéresse pas, allez tout de même à la conclusion, j'espère qu'elle vous apportera quelque chose sur la conservation des espèces! (c'est un sujet d'actualité...)

 

La sélection

  Au départ, dans les années 50, les premiers élevages de gerbilles ont été établis à partir d'individus issus de populations naturelles. Tous ces individus étaient approximativement de la même couleur, c'est à dire à peu près beiges ou bruns. Maintenant, on trouve des gerbilles de toutes les couleurs, blanches, noires, grises, abricot, etc. (voyez la page couleurs). Comment ces couleurs sont-elles apparues?

  Deux mécanismes fondamentaux entrent en jeu. C'est la mutation et la sélection.

  La mutation, phénomène complètement imprévisible, consiste en la modification d'un gène lors d'une multiplication cellulaire. Bien souvent, cette modification n'a aucun effet sur l'individu ; elle est silencieuse. Parfois, elle détruit le gène où elle a eu lieu : la cellule meurt, ou elle se développe de manière incontrôlée : c'est ce qu'on appelle un cancer. Si cette mutation a lieu lors de la formation des cellules sexuelles, elle sera transmise à la descendance : la mutation est héritable.
  Si la mutation n'a pas détruit complètement le gène où elle a eu lieu, l'individu va pouvoir se développer : c'est ce qu'on appelle un mutant. Le mutant va à son tour pouvoir avoir des enfants, et la mutation va peu à peu pouvoir se propager dans la population, et même parfois dans l'espèce entière.

  Ce qui va faire que la mutation va se propager à l'espèce ou va disparaître, c'est la sélection. La sélection naturelle, comme vous le savez certainement, c'est tout simplement le fait que certains individus se reproduisent plus que d'autres. Si une mutation apporte un avantage au mutant, celui-ci va avoir plus d'enfants que les autres individus, et ses enfants auront à leur tour plus d'enfants, etc. Par contre, si la mutation est défavorable, elle va rapidement être éliminée de la population de la même manière.

  Dans un élevage, parfois, des mutants peuvent apparaître. Souvent, ces mutants ne sont pas beaux, et ils ont un défaut. L'éleveur va alors éviter de faire reproduire ce mutant : il fait de la sélection artificielle négative.
  Mais parfois la mutation donne un attrait particulier au mutant : une nouvelle couleur, des grandes oreilles, des poils bouclés, etc. Dans ce cas, l'éleveur pourra choisir de sélectionner cette mutation, en faisant reproduire le mutant : c'est de la sélection artificielle positive.

  Au fil du temps, les mutations s'ajoutent les unes aux autres, et le travail des éleveurs aidant, l'espèce se modifie littéralement. Regardez un peu ce qui s'est passé avec les chiens, après plusieurs milliers d'années de sélection artificielle : on est passé progressivement du loup à toutes les races de chien connues, du Pitbull au Yorkshire.

  Attention toutefois : tous les caractères ne sont pas forcément sélectionnables. Deux conditions doivent impérativement être remplies :
- Le caractère doit avoir une base génétique.
- Le caractère doit être variable dans la population.
Ainsi, il est inutile d'essayer de sélectionner des gerbilles à 5 pattes : le caractère "nombre de pattes" n'est pas variable. On ne peut pas non plus sélectionner des gerbilles qui savent compter : ce caractère n'est pas codé par les gènes.

  Maintenant, exemple pratique : vous avez un élevage de 100 gerbilles, et vous voulez sélectionner des gerbilles "géantes", c'est à dire tenter d'augmenter la taille moyenne de la population. C'est assez simple de comprendre qu'à chaque génération, il faut mesurer les gerbilles et ne faire se reproduire que les plus grandes. Mais combien faut-il en faire se reproduire?
  Et bien c'est très très compliqué. Si vous en prenez peu, vous allez vite faire augmenter la moyenne de votre population. Mais rapidement, après seulement quelques générations, vous aurez épuisé toute la variabilité génétique, et la taille n'augmentera plus. Votre seule chance sera alors d'attendre des mutations, et ça peut parfois être très long. Si par contre vous faites reproduire beaucoup de gerbilles (si vous n'enlevez que les 20 plus petites à chaque génération), la moyenne augmentera moins vite, mais à la fin, vous irez plus haut, puisque vous aurez préservé un maximum de variabilité.
  Ce problème est au centre d'innombrables travaux de recherche en agronomie notamment, où le but est d'augmenter la production laitière, le nombre d'épis de maïs par hectare, etc. Il n'existe toujours pas de méthode "générale", et chacun choisira comme il le veut, selon ses préoccupations.

  Mais vous là dedans? Evidemment, vous avez peu d'animaux, et vous ne vous préoccuppez pas des mêmes problèmes. Mais retenez tout de même ceci : c'est entre vos petites mains que se décide l'avenir des gerbilles apprivoisées. C'est parce que les éleveurs n'ont pas réfléchi à ce qu'ils faisaient qu'aujourd'hui, il faut ferrer les chevaux car leurs sabots sont trop fragiles. C'est aussi pour ça que certains chats à face plate ont toute leur vie des problèmes pour respirer. Certaines règles de "bon sens", trop souvent oubliées, sont indispensables pour éviter de grosses erreurs qui se payent pendant des dizaines de générations :
- Pensez toujours aux animaux quand vous sélectionnez un caractère : est-il intéressant de sélectionner des gerbilles aveugles, naines, sans queue?
- Ne faites jamais reproduire un animal qui n'est pas sain, même s'il présente une caractéristique intéressante : ses défauts vont être sélectionnés en même temps que ce caractère.
- Ne forcez pas la nature : si une femelle a des problèmes pour avoir des petits (forte mortalité, bébés malformés...) n'essayez pas à tout prix d'en sauver : ils pourront transmettre des gènes défavorables au reste de l'espèce.
- N'oubliez pas que la sélection naturelle n'est pas de l'eugénisme : il est inutile et cruel de tuer des individus qui présentent des défauts. Mais il suffit de les empêcher de se reproduire!
- N'oubliez jamais que quand vous faites des croisements pour fixer un caractère, vous risquez d'augmenter la consanguinité (voir paragraphe précédent). Pensez à introduire régulièrement des gerbilles non apparentées pour préserver la diversité!

 

Bilan : préserver la diversité!

  Je conçois parfaitement que les lignes qui précédent peuvent paraître assez obscures, surtout si vous n'êtes pas familier avec les lois et le langage de la génétique. Mais si vous ne deviez retenir qu'une seule chose, c'est le titre de cette section : "préserver la diversité". Les gerbilles sont des animaux qui s'élèvent en général chez des particuliers, rarement chez des éleveurs. Les effectifs en présence sont donc extrêmement réduits. Si vous avez un couple de gerbilles chez vous, n'espérez surtout pas garder les petits, puis encore les petits, etc. sans jamais en racheter, ça serait une terrible erreur! Il est indispensable d'introduire sans cesse de nouveaux individus, provenant de l'extérieur. Vos gerbilles n'en seront que plus saines, résistantes, et vivront plus longtemps. Pourquoi ne pas penser à trouver d'autres éleveurs avec qui échanger les petits?

  L'énorme problème avec la baisse de la diversité dans une espèce est lié au fait que les conséquences ne se voient que plusieurs générations après le point de non-retour. Prenez les guépards, par exemple. Il est aujourd'hui attesté qu'il ne reste plus que quelques milliers d'individus, pour la plupart consanguins. Cette espèce est d'ores et déja condamnée. Elle va disparaître. Nous ne pouvons rien y faire, c'est trop tard, il fallait y penser avant. Le prochain virus, le prochain stress qui touchera ces animaux pourra être synonyme d'extinction. Malheureusement, les Hommes dépensent des sommes fabuleuses pour essayer de les sauver, parce qu'ils se sentent responsables. La voix de la raison n'arrive pas à se faire entendre, parce que nous sommes tous imprégnés de l'idée de l'arche de Noé, où un couple suffit à faire une espèce. C'est complètement faux. La survie d'une espèce n'est pas liée aux individus en présence, mais à la structure génétique des populations. C'est la différence entre individus, aussi appelée "polymorphisme", qui seule va permettre l'adaptation et la survie des êtres vivants. Le polymorphisme, ça ne se voit pas, c'est très difficile à mesurer, et c'est encore mal connu ; beaucoup de chercheurs travaillent en ce moment sur ce problème. En attendant, nous devons insister pour faire comprendre aux gens l'importance du maintien de la diversité, que ce soit au niveau de la forêt tropicale, des races de vaches... ou des élevages de gerbilles!

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